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CLICHÉS ET AUTRES JOYEUSERIES
 
 
Avez-vous remarqué comme les personnages de romans sont parfois extraordinaires ?
Ils peuvent être au bord du gouffre, ressentir le vide au fond d’eux tandis qu’ils se promènent sur d’immenses falaises d’où ils hésitent à faire le grand saut. Le vent caresse la mer et souffle délicatement sur leur peau halée, tandis que les nuages s’étirent paresseusement. Leurs manteaux flottent sous les caprices du vent et ils tâtent nerveusement leurs poches.
Ils assassinent avec leurs yeux, fixent intensément de leur regard de braise et/ou bleu ténébreux.
Les hommes ont un corps de dieu grec et les femmes les yeux noyés de tendresse ou de tristesse, tandis que les larmes jaillissent comme des fontaines.
Ils souffrent de la solitude dans une grand ville lumineuse et pleine de vie, des frissons leur parcourent l’échine et ils mijotent dans leur jus. Et pourtant ils ont tout pour être heureux. Ils ne connaissent pas le béton gris sale des tours, ils habitent de belles et solides bâtisses ou de paisibles demeures ancestrales où le jardin prospère, tandis que d’autres logent chichement dans des chambres mansardées au grenier ou des studios minuscules où ils cachent leur amour secret. A l’intérieur, la lumière du néon tremblote. Ils laisseront libre court à leurs amours quand les démons du passé seront chassés et qu’ils verront enfin la petite lueur au bout du tunnel.
 
Voilà, le décor est planté.
Ça pourrait commencer comme ça…
 
Depuis plusieurs jours, elle errait l’âme en peine sur la dune déserte. Ses yeux cherchaient au loin un point qui n'apparaitrait jamais. Le regard figé vers l'horizon, elle se souvenait des beaux jours, sous le ciel étoilé, des nuits chaudes au coin du feu, quand les flammes léchaient les buches.
 
Un frisson la parcourt soudain. Est-ce le vent glacial qui balaie la grève et lui transperce les os ? Elle ajuste d'un geste délicat l’écharpe qu’elle porte depuis ce jour fatidique autour du cou. Elle garde encore précieusement en elle l'odeur de l’autre et la morsure glacée de la peur et du chagrin. Elle vient de déposer le bilan de son amour et la souffrance monte en elle comme une lame ébouillantée et meurtrière.
Son coeur saigne mais il faut qu'elle se décide. Elle tourne le dos aux flots tumultueux qui la défient et dirige ses pas vers la bâtisse ancestrale, trainant son lourd fardeau comme les lourds bagages de sa vie. Dans l’airial, veille toujours le vieux pin centenaire, orgueilleux et fier, comme un soldat blessé qui veut mourir debout.
Clara ouvre la porte marquée par les ravages du temps, ils la regardent fixement d’un œil interrogateur. Ils sont tous là, Anton, Yvan, Boris, Natacha, Paula, Johanna. L’heure vient du vin blanc sirupeux et de la soupe brulante. Une douce chaleur envahit la pièce illuminée par les bougies qui dansent sur les murs blanchis à la chaux. Dans la pénombre, l'atmosphère est plus chaude autour de la grande table en vieux chêne qui sent bon l’encaustique.
Un ange au bord du malaise passe. Ce soir, la complicité de leurs années de folle jeunesse, de ces années d'insouciance, peine à revenir.
Ils ont un mal incommensurable à évoquer le temps passé trop vite, le bonheur qu’ils ont été chercher ailleurs et qui les a abandonnés au coin de la rue. Les démons du passé viennent encore hanter leurs esprits tourmentés.
Un sourire à peine perceptible se dessine sur les lèvres roses de Clara. Cela fait combien de temps ? Quinze ou dix huit ans peut être, de très longue et douloureuses années, qu’ils ne se sont pas vus. Ils habitaient tous le même village, ici, au bord de la mer qui rythmait leur vie. L’adolescence est arrivée, avec son lot d’incertitudes, de questions que l’on n’ose pas poser, des rencontres qui font trembler.
L’été les accueillait sur la plage. Ils se serraient les uns contre les autres jusqu’au petit matin et regardaient les étoiles briller de mille feux, le phare au loin qui inlassablement balayait le petit port de pêche de sa lumière verte.
On disait que Clara était la plus belle, avec ses yeux bleus et sa silhouette élancée, ses longs cheveux qui tombaient largement en cascade jusqu’aux hanches, épais et d’un blond chaud qui rappelaient la couleur du blé mûr. Elle était capable de faire des kilomètres sur la plage, pieds nus sans jamais sentir les stigmates de la fatigue. Elle aimait déployer ses forces jusqu’à l’extrême, puis elle rentrait, soulée par l’air marin et les embruns qui lui faisaient une peau de pêche, l’air iodé collé à jamais à son corps.
  • NDLR : Je remercie les auteurs qui m’ont fourni le matériau nécessaire à l’écriture de ce petit texte et je demande pardon à Théophile Gautier pour avoir extrait de son poème Le pin des Landes : comme un soldat blessé qui veut mourir debout.
Tag(s) : #Abécédaire, #Des fois j'écris...

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