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Stèle en hommage aux tirailleurs sénégalais

Cher ami,

Tu vas être content, j'ai une bonne nouvelle pour toi.

Cent ans que tu as disparu et que le monde t'a oublié. Réparation sera bientôt faite, tu vas avoir les honneurs de la France, même si ça n'est pas ton vrai pays. Souviens-toi, on était venu te chercher dans ton village, la-bas, dans ton pays d'Afrique, tu ne savais pas trop pourquoi mais tu avais obéi.

Avec tes camarades, tous noirs, tu avais débarqué à Bordeaux,

tu allais combattre l'ennemi,

On t'avait habillé, chaussé, on t'avait donné un fusil avec une longue pique au bout, on t'avait même donné un couteau, on t'avait dit que c'était pour nettoyer après l'assaut.

Tu avais revêtu une belle capote à double boutonnage pour avoir moins froid et tu avais entouré tes mollets avec des bandes de laine qui tombaient sur tes chaussures.

Ça avait été dur, très dur, les morts étaient nombreux sur le front, c'est d'ailleurs pour ça qu'on était venu te chercher, toi le sénégalais.

Et puis l'hiver était venu, le froid,

L'état-major avait craint pour ta santé et avait eu peur que tu ne passes pas l'hiver, toi et tes camarades vous étiez alors revenus par camion entier vers le bassin d'Arcachon pour hiverner.

D'autres étaient venus avant vous au Courneau et avaient construit des baraques en bois.

Malheureusement le froid s'était aussi abattu sur le bassin, il avait même neigé, ce qui est plutôt rare,

Souviens-toi de ta surprise, tu n'avais jamais vu la neige, tu avais eu peur, tu avais cru que le ciel te tombait sur la tête.

Tu as beaucoup souffert cet hiver-là, quand ce n'était pas la neige, c'était la pluie, toujours la pluie, tu connaissais déjà la pluie, il y en avait dans ton pays, mais tu ne savais pas qu'elle pouvait être si froide,

les baraques prenaient l'eau, les planches en pin n'en pouvaient plus d'être gonflées, elle finissaient par éclater, ta paillasse moisissait, pourrissait, tes molletières ne séchaient plus, c'était comme dans les tranchées, le bruit du canon en moins.

Puis tu as commencé à tousser, une toux sèche, caverneuse, ta tête te faisait mal, tu avais froid et chaud en même temps,

tu as commencé à cracher, de plus en plus, du sang, tes poumons étaient en feu, tu n'arrivais plus à soulever ta carcasse, épuisée, elle ne répondait plus.

Un savant était venu de Paris pour te soigner, pour vous soigner, tous ; il avait apporté des caisses avec lui, des vaccins, un produit nouveau à l'époque, vous avez eu chacun une piqure, même ceux qui n'étaient pas malades,

tu avais confiance, le grand sorcier blanc avait peut-être trouvé le remède et puis tu étais trop faible pour te plaindre,

tu as trainé encore quelques semaines et puis, une nuit, pendant ton sommeil, tu as vu une petite lumière qui brillait, tu as souri, tu l'as suivie,

sur ta tombe, on a mis une croix en bois avec ton nom, celui de ton village, ta date de naissance et celui de ton décès, à côté de toi, on a allongé tes camarades qui se reposaient aussi, vous étiez nombreux, un peu plus de mille.

Tu a pensé aux survivants qui partaient sur le chemin des Dames, tu priais pour eux. Tu a pensé à ta mère aussi qui pleurait ton absence, tu aurais voulu la consoler.

Après, ce fut le calme pendant près de trente ans, jusqu'à ce jour de l'autre guerre où, tu ne sais pas pourquoi, des bulldozers sont arrivés, ils vous ont retournés, pelletés dans tous les sens, entassés les uns sur les autres dans un grand trou qu'ils ont recouvert de sable, un grand tumulus.

Dessus, les blancs ont construit une stèle à votre mémoire, puis ils ont inscrits vos noms,

loin, très loin, dans ton pays d'Afrique, tes descendants sauront enfin où tu es, même s'ils ne viennent pas te voir.

Voilà, mon ami, les dernières informations que j'ai pu avoir,

je te raconterai bien sûr, cette journée du mois de novembre 2014 où ton nom sera prononcé à haute voix devant les généraux, les représentants de ton pays et autres personnalités locales, je prendrai des photos aussi, je te dirai la musique, les discours, les visages, je te décrirai les médailles, les drapeaux.

Du haut de la dune, je regarde la mer, tu es juste derrière moi, au milieu des pins, je suis heureux pour toi et tes camarades, je t'envoie toute mon amitié,

très affectueusement,

ton ami.

Tag(s) : #Mauvais genre, #Des fois j'écris..., #Abécédaire

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