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5 août 2012, 23:03

Il a senti la fraicheur du matin quand il s’est glissé sans bruit hors de la couette. La lumière du jour commençait à s’étaler sur le lit. Il l’a vue se retourner pour ne pas croiser son regard, même une dernière fois.

Je m’en vais.

Il s’est dirigé lentement vers la cuisine. Il a versé le café à peine chaud dans sa tasse. A regardé par la fenêtre l’herbe qui brillait encore sous la rosée.

Je m’en vais. Je me casse.

Je m’en vais. Finis les ronflements, les séries débiles à la télé, les miaulements de ton chat.

Il a éteint la radio qui bavardait depuis la veille. Le silence. Pour ne plus rien entendre, surtout pas les derniers mots.

Tu dis rien. Ça change pas grand-chose vu qu’on se parle pas. Je me casse. Comme ça, je m’épuiserai plus à parler aux murs.

Il a bu son café debout. A fumé sa première cigarette. A posé sa tasse vide sur la table dans une ultime provocation, un dernier sursaut, comme pour marquer de son empreinte, sa trace, son odeur, désespérément, un territoire qui ne lui appartient déjà plus. S’est dirigé vers la salle de bains, dans le sillage qui a gardé le parfum de son passage, pour s’en imprégner encore, croire qu’il peut l’emporter avec lui.

Fini les chemises à repasser, ta mère qui m’fait chier. Ben oui, tiens, c’est ça, retourne z’y donc, chez ta mère. Elle attend que ça. Pauvr‘débile.

N’a pu se regarder dans la glace, toujours pleine de buée. A cherché un chiffon pour l’essuyer, n’a pas trouvé. Ne s’est pas rasé. A quoi bon.

Elle va être ravie, ta mère. Elle pourra enfin te faire les petits plats que moi, je ne sais pas faire.

Est passé sous la douche. Séché, s’est habillé.

Fini. Basta. Je me casse.

Mal de crane, cerveau embrumé, il a fait fondre un Efferalgan.

Je te laisse la vieille bagnole, je prends l’autre. De toutes façons, ça te suffit, tu sors jamais de ton trou. Et pense à faire ta vaisselle.

Il a pris la clé de la voiture posée sur le frigo.

Y’a aussi les poubelles à sortir. Tu sais, le gros sac qui pue sous l’évier. Ça te dit quelque chose ?

A démarré. A avalé les 5 kilomètres jusqu’au village voisin.

A traversé la petite place.

Est passé devant la bibliothèque municipale, avec sa sculpture énorme de masque de théâtre en bronze. Un visage ni gai ni triste qui a la gueule de travers, qui a perdu la boule ; elle sort de son cerveau comme une sorte d’ectoplasme qui éclate en une multitude d’oiseaux qui s’échappent soudain de leur cage et s’envolent, comme un dernier sursaut de liberté. Dans le square, sur le sol, une feuille lutte contre la brise. Les chiens ont pris leurs aises dans les massifs de fleurs, comme tous les jours, la fontaine crache tout doucement l’eau en glougloutant. L’affiche sur le mur de la médiathèque le regarde passer, vite, bonhommes playmobil peinturlurés, plaqués, en rang d’oignons sur fond jaune, au garde à vous comme à l’armée, taiseux, le regard figé, la marche droite, au pas, tous différends mais tous semblables, femmes, hommes, hommes, femmes, vieux, jeunes, ni souriants ni tristes. Sans bouger, sans parler, sans détourner le regard, sans sortir des clous, sans déborder, sans haine, sans pleurs, sans peur, indifférents, inexistants.

Remarque, tu peux aussi rester dans ta merde. Maintenant, c’est toi qui décides. Je me casse.

Il est entré dans le bar tabac. Ses yeux se sont levés vers l’écran télé lumineux. Il a attrapé le journal du matin. S’est assis à l’abri des regards, peu nombreux mais curieux, attroupés au comptoir.

Je me casse. Pour moi la vie va commencer.

Il a commandé un verre de blanc.

Il a fait semblant de lire le journal en tournant machinalement les pages, la une, le bandeau, le balcon, le ventre, comme une architecture qu’on effleure, un corps de texte ignoré. Rien de nouveau. Il a regardé vaguement les pages locales, les pages sport, la météo, les mots croisés, le sudoku, l’horoscope. Balance, 23 septembre-22 octobre. Amour. Ne compromettez pas vos chances en brûlant les étapes. Réussite. Il se passe des choses dans les coulisses. Forme. Vitalité. VIE... TA... LI... TE...

Je me casse.

Le muscadet est frais, c’est au moins ça. Rien de nouveau non plus sur l’écran muet de la télé. Des images. Le patron ne met jamais le son. Rien de nouveau sauf aujourd’hui. Sa vie a basculé.

Je me casse… Ta mère… Fini… Ciao

Des images qui bougent, des paysages qui défilent, des couleurs qui changent et qui racontent des vies ailleurs. Pas la sienne. Aujourd’hui, il a tout perdu. Il a l’impression de tomber dans un vaste trou noir, comme un précipice, il tombe, il tombe, il ferme les yeux. Sa tête est pleine de vide qu’il n’arrive pas à combler. Un autre verre. Sol, chaise, table, verre plein, vide, vin blanc, journal, images, télé. Ça tourne mais la sauce ne prend pas.

Fini.

Il a cru entendre un brouhaha dans un coin du bar.

« Dédé, mets le son !

- Canular.

- Montage video.

- Propagande, intox.

- C’est bien les américains, ça. D’ailleurs, ils avaient fait la même chose pour la guerre du golfe, rien que des mensonges… »

Il sait que ce n’est pas un canular. Il a compris les mots cruels, répétés, serinés, comme une évidence.

Je me casse.

Il l’a laissée partir sans se retourner. Il a compris que c'était la fin et qu’il n’y a pas de retour possible. Leur histoire a explosé en vol, brisée. C’est la fin.

Je me casse.

« C’est pas possible, c’est pas vrai.»

Je me casse.

Comme un leitmotiv, comme un refrain sur un disque rayé, lancinant, envahissant jusqu’à la nausée, haï, comme un manège qu’on ne peut plus arrêter. Les images passent et repassent en boucle, insistent. Sa tête lui fait mal.. Une poussière blanche envahit le carré lumineux de l’écran télé. Il croit entendre des cris, loin Des cris de désolation, de fin du monde, d’horreur. Tout s’écroule. Des corps tombent. Encore le tournis, télé, verre, blanc, un autre, sol, table, chaise.. Ses yeux reviennent sur le journal. Il regarde la date : 11 septembre 2001.

Tag(s) : #Des fois j'écris...

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